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Les Souvenirs de LOFFRE

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armand blanchart Loffre

Loffre : l’école des années 30 vue par Armand BLANCHART 

Si un jour je reviens à LOFFRE, j’irai d’abord me recueillir sur la tombe de mes parents. Je les reverrai par la pensée, d’autres peut-être se souviendront d’eux, ils s’appelaient Désiré et Rose.
Je penserai aussi à mes ancêtres plus lointains. Le plus ancien que nous connaissons, Georges BLANCHART, est né en 1663, sous Louis XIV.

Le nom est resté, s’est étendu, mais s’est dispersé.

Juste derrière moi, du haut du mur du cimetière, je dominerai tout le village, mais reconnaîtrai très peu de choses tant il a changé. Fermant les yeux, j’en ferai abstraction pour ne voir à leur place que les prairies et les champs d’autrefois. Les petites fermes que j’ai connues jadis en activité me
rappelleront des noms et des visages, toujours aussi vivants et familiers que naguère.

Des souvenirs me reviendront et je me reverrai enfant dans les années 30.

LOFFRE était alors tout différent. Sur un terrain très plat, le village s’éparpillait parmi des prairies et des champs. Sur les chemins étroits on rencontrait des troupeaux de vaches, des véhicules agricoles et des chariots aux roues ferrées tirés par de gros chevaux de trait. 

On cultivait le blé et la betterave. L’avoine était pour les chevaux, c’était la culture énergétique, le biocarburant de l’époque. Au bord des chemins, des gens coupaient de l’herbe pour leurs lapins, une chèvre parfois broutait attachée à un piquet, des poules picoraient partout. Avec des bidons, les fermiers allaient traire leurs vaches qui les attendaient à l’entrée de la pâture.

Il passait parfois un boucher ou un boulanger ambulant. Un rémouleur, un matelassier proposaient leurs services. On rencontrait aussi le marchand de peaux de lapins sur son vélo, l’épicier ambulant et sa camionnette Juvaquatre, Anaïs la colporteuse.
Des mineurs revenaient à vélo de leur travail dans les fosses voisines, si noirs qu’on avait souvent du mal à les reconnaître.

Ce fut Paul, mon aîné de deux ans, qui me conduisit à l’école pour la première fois. Tous deux nous avions des culottes courtes, un cartable en bandoulière et un béret sur la tête. J’avais son tablier noir de l’année passée et lui une blouse grise toute neuve, c’était le privilège des aînés.

Sur le chemin de l’école, les pavés étaient humides, étroits, lisses et inégaux, avec des bouses de vache et du crottin de cheval. Une poule promenait toute une ribambelle de poussins jaunes, un sifflement lointain annonçait un train et sa grosse locomotive à vapeur haletante.
Après la ferme d’Auguste BRILLON, les fossés de chaque côté étaient pleins de roseaux. En approchant de celle d’Amédée DEHOUX, un troupeau d’oies occupait toute la largeur du chemin, des canards de Barbarie caquetaient autour de la ferme dans l’eau brunâtre des grands fossés.
Sur la route d’autres écoliers sortaient de chez eux et comme nous, le cartable en bandoulière, se dirigeaient vers l’école. 

Je vis la cour avec ses deux tilleuls sur laquelle donnait d’un côté le logement de l’institutrice et de l’autre la salle de classe.
Madame GHESTEM sortit de son logement et nous fit entrer en rang dans la classe.
Il n’y avait qu’une seule grande salle dont le plancher de bois résonnait sous nos galoches.
Je regardai le pupitre qui m’avait été attribué. Il gardait encore les taches d’encre, les entailles et les gravures laissées par des occupants précédents.
Madame GHESTEMassurait seule l’enseignement depuis l’apprentissage de la lecture jusqu’au Certificat.

Sans perdre de temps, j’abordais la lecture. Pour écrire, c’était d’abord l’ardoise, venait ensuite le crayon de bois sur un cahier.
Ecrire à l’encre était un honneur, et c’était un grand événement quand Madame nous donnait le porte-plume à manche rouge, le cahier tout neuf et le buvard. Souvent, les premiers résultats n’étaient guère encourageants, nous avions les doigts pleins d’encre, les cahiers aussi parfois.

L’un après l’autre, les grands élèves quittaient l’école et de nouveaux arrivants les remplaçaient. Chaque année je montais d’un cours et je n’étais plus le plus jeune.
Pierrot, d’un an plus jeune que moi, était le fils de la Maîtresse. Il n’avait pas besoin de cartable et n’avait pas de route à faire. Cette situation le plaçait un peu à part, il ne sortait jamais à l’extérieur et n’avait guère l’occasion de se mêler à nos jeux.

Chaque année à la rentrée, des livres nous étaient distribués. Ils étaient usagés et certains avaient souffert avec l’utilisateur précédent. Sans doute par économie car la commune n’était pas riche, mon livre de géographie n’avait pas été renouvelé depuis longtemps. Il montrait encore une France toujours amputée de l’Alsace-Lorraine.

Les cours de morale s’accompagnaient de quelques lectures édifiantes. Ils enseignaient l’amour du travail, le respect des parents, l’esprit civique, l’honnêteté, l’économie, le patriotisme et glorifiaient l’héroïsme de nos soldats. Ils stigmatisaient l’oisiveté, la paresse, l’alcoolisme.

J’ai conservé de Madame GHESTEM le souvenir d’une bonne enseignante, qui m’a donné de bonnes bases pour la suite. Elle était considérée dans le village où elle avait des contacts par ses fonctions de secrétaire de mairie. Elle représentait le savoir que beaucoup d’adultes n’avaient pas, et cela lui donnait un certain prestige. Parfois, mais c’était rare, on la rencontrait à l’extérieur de l’école. On la saluait en enlevant notre béret. Elle était crainte et respectée par les élèves, ses appréciations, ses sanctions même étaient acceptés par tous. 
C’était une notable. C’était “Madame” ! ...
Son mari était un militaire de carrière, en garnison à DOUAI, il était donc souvent là. Il nous impressionnait beaucoup, plus encore lorsqu’il était en tenue militaire.

L’école était obligatoire jusqu’à 14 ans. Après l’examen les plus âgés n’y faisaient plus grand chose et on tolérait qu’ils ne s’y rendent qu’épisodiquement. Car ou bien ils avaient le Certificat et n’avaient plus rien à apprendre, ou ils n’avaient aucun espoir de l’avoir et on ne les y présentait même pas. La plupart des garçons attendaient leurs 14 ans avec impatience, car c’était pour eux le jour où ils quittaient définitivement l’école et leur statut d’enfant. Dans les familles de mineurs, les parents aussi attendaient ce jour. Le père y avait de longue date inscrit son fils, et c’est ainsi que la descente au fond lui tenait lieu de cadeau d’anniversaire.

Les fermes se ressemblaient à peu près toutes. Un énorme tas de fumier où grattaient les poules occupait toute la cour, cela facilitait les litières. Dans la cour de la ferme, la pompe était adossée à un mur. Avec une nappe à cinquante centimètres, on n’avait pas beaucoup creusé pour l’installer, et les infiltrations donnaient parfois à l’eau une teinte et une odeur douteuses.

La toilette était, pour la plupart des gens, plus que sommaire. Les mineurs, qui en avaient plus besoin que les autres, disposaient de douches à leur remontée, mais quelques uns n’en aimaient pas la promiscuité et revenaient directement chez eux tels qu’ils étaient. Dans l’unique pièce chauffée de la maison, la bassine était mise sur le feu et la toilette s’y faisait directement, sur un coin de la cuisinière. Le dimanche représentait la coupure nécessaire pour se sortir, une fois par semaine de la routine, de l’isolement, de la monotonie, de la médiocrité des autres jours. Il venait à point pour donner lieu à quelques soins corporels, se laver, s’habiller, voir du monde, se montrer sous un meilleur aspect que d’habitude et ressembler, pour un temps, à des gens de la ville. 

Avec ses 300 habitants, LOFFREétait le plus petit de tous les villages des environs. Chacun d’eux en comptait dix à vingt fois plus avec plein de choses que nous n’avions pas chez nous : des commerces, un médecin, un cinéma, une salle des fêtes, une fosse et des corons, une place publique où avait lieu chaque année une vraie ducasse avec des chevaux de bois, un tir à la carabine et une fanfare qui défilait dans les rues. A LOFFRE, il n’y avait rien de tout çà. Le quatrième dimanche du mois d’Août, dans les années 30, était une fête toute théorique qui ne se voyait pas de l’extérieur; on faisait simplement une tarte à la maison.

Etait-ce quand même le “bon vieux temps” ?
Faut-il regretter tout cela ?

Le vitrail par Armand BLANCHART

J'ai été enfant de chœur à LOFFRE entre 1935 et 1939. 

Durant les trop longs offices, je regardais les deux vitraux de part et d'autre de l'autel. Je n'en comprenais pas, et je n'en comprends toujours pas la signification, mais j'observai plus particulièrement celui de gauche où quelque chose m'intriguait.

vitrail

Il représentait un prédicateur devant un auditoire vêtu à la mode du XVI ème siècle, où les hommes portaient des sortes de barboteuses bouffantes et des bas comme Henri IV. La scène se passait dans un église avec un sol carrelé.

Le vitrail était divisé en plusieurs parties par quatre grosses barres horizontales, et la dernière de ces barres, celle du bas, séparait deux parties du carrelage de l'église qui ne se raccordaient pas. Les joints de carrelage du dessus n'étaient pas dans le prolongement de ceux du dessous, et cela me choquait malgré mes 10 ans.

Je compris alors que le dernier panneau qui contenait une partie du carrelage, avait été posé à l'envers. Mentalement, je le détachai et le retournai pour que le coin du bas à droite aille en haut à gauche, et vice-versa. La continuité du carrelage devenait alors satisfaisante.

Suis-je le seul à l'avoir remarqué? Les choses n'ont certainement pas changé. Quelqu'un remettra-t-il un jour ce panneau dans le bon sens ?

Adrienne TRIBOUT par Claude BLANCHART

Pour mon premier jour d’école, ma mère me confia aux grandes filles de la rue qui me prirent en charge à l’aller comme au retour. C’est ce jour là que je fis connaissance avec Mademoiselle. Dire qu’elle était la maîtresse chérie de ses élèves est une exagération, car ceux qui l’ont connue se rappellent encore des sérieuses migraines qu’elle provoqua à ses bambins.

 Adrienne TRIBOUT née en 1903, fille de parents cultivateurs à Auberchicourt, n’était pas à son premier poste d’enseignante lorsqu’elle a succédé à Gabrielle RAVERDY en octobre 1941. Elle enseigna à l’école de LOFFRE dans la classe des petits, durant les années de guerre jusqu’en 1945. Madame Ghestem en assurait la direction..

 Deux classes mixtes étaient ouvertes, séparées par une simple cloison de lambris, dans laquelle une porte permettait le passage d’une classe à l’autre. Le matériel sobre et vieillot témoignait d’un passé lointain, qui avait certainement vu passer mon père en culottes courtes au début du siècle.
La classe des petits était un cloître austère aux grandes fenêtres inaccessibles, celles-ci ne laissant voir aux élèves qu’un coin de ciel. Le décor intérieur se limitait à un alphabet sur toute la longueur d’un mur, que rejoignait une rangée interminable de portemanteaux. Le grand poêle rond surmonté d’une longue buse coudée était entretenu par la maîtresse qui faisait la navette entre le tableau, le poêle et sa table lui servant de bureau. 

Le bonnet d’âne était réservé aux élèves de la grande classe. Pour nous les petits, la punition pouvait être au mieux un revers de main, et au pire un stage à genoux sous la table de mademoiselle qui n’était pas avare de ses coups de pied. Lorsque le temps le permettait, le mardi après midi était réservé à la promenade. Toute la classe partait en rang vers un coin de détente qui était généralement la sablière Mandine, une ancienne carrière désaffectée sur la route de LEWARDE. En plus d’un petit coin de sable fin, nous profitions d’un véritable havre de verdure et de tranquillité, où les genets se sentant chez eux dominaient la végétation. Cette sortie était un plaisir !

Mademoiselle TRIBOUT ne se déplaçait qu’à vélo. Elle avait adapté sur son porte bagage un cageot de bois et profitait sur le chemin du retour, le long des fossés, de faire provision d’herbe fraîche pour son élevage de lapins.
Tous les élèves se souviennent du vélo de Mademoiselle qu‘elle remisait dans un petit local au fond de la cour. Un engin du siècle dernier, discrètement chahuté par quelques garçons espiègles lors de la récréation, ceux-ci par vengeance prenaient parfois le risque de  lui dégonfler une roue.
Adienne TRIBOUT fut remplacée en octobre 1945 par Marie Louise FEVRE, une personne aux qualités relationnelles bien différentes qui nous laissa un très bon souvenir de son court passage à l’école de Loffre.          

Lucie  GHESTEM institutrice à l’école de Loffre 

vue par Claude BLANCHART 

Parlons d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ! 
(Paroles de Charles AZNAVOUR)

Lucie GHESTEM est née en 1906 à EMBRY, dans le département du Pas de Calais. Elle est arrivée à LOFFRE en 1931, chargée de l’enseignement des jeunes élèves jusqu’au Certificat de fin d’Études Primaires. Elle occupait auparavant un poste d’institutrice à Waziers.  La famille GHESTEM s’est installée dans le logement defonction qui lui était attribué. Une habitation au confort modeste avec jardin potager et arbres fruitiers, cela suffisait amplement pour une famille avec un enfant. Pierre avait 3 ans, les 2 autres garçons Axel et Alain sont arrivés beaucoup plus tard. Durant 4 ans elle assura seule la charge dans une classe unique, puis l’augmentation du nombre d’enfants nécessita une classe supplémentaire avec l’appoint d’une jeune enseignante.

Si le nom de Madame GHESTEM n’évoque pas forcément quelque chose dans la mémoire collective, elle n’est pas une inconnue pour les anciens qui ont fréquenté l’école de LOFFRE entre 1931 et 1946, période dans laquelle elle a assuré sa présence. Elle ne négligeait rien dans l’instruction qu’elle donnait. Son premier souci était de conduire ses élèves au Certificat tant convoité et de leur donner de bonnes bases pour aborder la vie active. L’école était obligatoire jusqu’à l’âge de 14 ans. Pour la plupart des filles et des garçons, c’était le jour où ils quittaient définitivement l’école pour aborder le monde du travail. Madame était une femme exigeante et stricte devant les règles du savoir-vivre et de la politesse. A certains moments, elle a su se comporter en patronne avec l’autorité naturelle qui découlait de son statut. A d’autres occasions, elle s’est substituée en véritable mère de famille avec générosité et sensibilité devant un enfant défavorisé n’ayant pas son nécessaire.

En classe, le bonnet d’âne était mis en évidence et gare à celui ou celle qui n’avait pas été attentif à ses explications. Le contrôle des devoirs était déterminant et le zéro n’était pas toléré. La punition était de rigueur, elle commençait par le bonnet d’âne sur la tête et le cahier épinglé au dos du mauvais élève. Dans l’éducation donnée par Madame, il y avait une part réservée aux cours de morale où dominaient les vertus, ainsi que les sentiments patriotiques. Le samedi après midi avant que la classe se termine, il était d’usage d’apprendre quelques chants comportant bien sûr des hymnes patriotiques de circonstance. « La Marseillaise », « Les Trois couleurs » et bien d’autres dont les échos nous viennent encore aux oreilles. 

En plus de ses fonctions d’enseignante, Madame GHESTEM tenait le poste de secrétaire de mairie, au temps du jeune maire Alphonse POULET. Elle avait souvent l’occasion de côtoyer les gens du village, de connaître certains parents et de se faire une idée de l’ambiance familiale dans laquelle évoluaient ses élèves. 

Son mari, militaire de carrière en garnison à DOUAI était souvent chez lui. Il allait prendre le train le matin à la gare de MONTIGNY pour rejoindre son casernement. Sous-lieutenant vers 1944, il avait dans ses responsabilités l’organisation de la garde pour lutter contre les sabotages sur une partie de la ligne de chemin de fer Douai-Somain. La famille GHESTEM sortait peu de chez elle et ne recevait pas. Pour les trois garçons, le temps des récréations se passait dans le logement de leur mère et ils n’en sortaient que pour rentrer en classe. Le midi et le soir alors que les élèves partaient, ils restaient en classe pour y faire leurs devoirs. Cette situation les plaçait un peu à part, car ils n’avaient guère l’occasion de se mêler aux autres élèves et de jouer à l’extérieur.


michele capoen

Souvenirs et témoignages de Michèle CAPOEN 

Les dents du bonheur

Sous le préau, nous nous étions attribués deux zones. Le coin réservé aux filles et celui des garçons. Quand nous sortions en récréation, nous nous précipitions dans le coin opposé dans le but de prendre la place des autres. Alors on essayait de déloger les adversaires, qui naturellement ne se laissaient pas faire. Un jour pour déloger un garçon, je l’ai mordu très fortement au poignet, si fort que les marques de mes dents étaient bien visibles. L’instituteur a vite trouvé la coupable, car sur le poignet blessé il y avait l’empreinte de dents écartées (les dents du bonheur). J’étais la seule à posséder ce genre de dentition et Monsieur CORBISEZ a donc autorisé mon adversaire à me mordre pour me punir. Il l’a fait, mais avec beaucoup de délicatesse.

Isidore

Isidore était un enfant turbulent. Il était élevé par Albert et Césarine qui n’étaient pas ses parents. Monsieur CORBISEZ avait remarqué des excès dans le comportement d’Isidore et avait prévenu Césarine. Croyant régler le problème, cette dernière est venue apporter un martinet à l’école. L’instituteur ne s’en est jamais servi.

Le lance-pierres

Pour beaucoup d’écoliers, le lance-pierres faisait partie du matériel scolaire. Tout le monde allait à l’école à pied, la route était pour certains longue et monotone, le lance-pierres était alors utile à beaucoup de choses, parfois même inavouables. Pour des raisons que l’on comprend aisément, il arrivait qu’une de ces frondes si précieuse soit confisquée par l’instituteur. Quelques jours suffisaient pour en refaire une autre.

Le fossé au purin

Durant les périodes de gel, nous partions de la maison un peu plus tôt pour aller glisser sur les petites patinoires de fortunes, que nous offraient les fossés sur notre itinéraire. Parfois même, nous déviions notre route pour bénéficier des avantages de l’abreuvoir municipal. Un jour en bordure d’une ferme, mon frère Daniel s’est élancé franchement sur la glace d’un fossé. Celle-ci peu épaisse, céda sous son poids. Imaginez dans quel état mon frère est ressorti du fossé au purin.    


                                                                                                     

emilienne felez Loffre

Précieux souvenirs communiqués par Emilienne FELEZ 

Ce jour là, mon jeune frère Émile avait écopé d’une mise « au pain sec » par Madame GHESTEM, en remplacement de son repas du midi. J’étais chargée par Madame d’avertir ma mère de cette situation imprévue et de retourner à l’école remettre les deux tranches de pain sec à mon frère. Il devait obligatoirement les consommer sur place. Pierre, le fils aîné de Madame et meilleur ami d’Émile, vint lui rendre visite. Généreusement, Émile coupa un morceau de pain de sa tartine et l’offrit à son ami. Madame, surveillant les deux garçons par un coin de la fenêtre, fut pour le moins touchée et émue par le geste de générosité du jeune élève. Elle appela les deux garçons et invita Émile à partager la table familiale ainsi que le repas. Les deux tartines de pain sec ont vite été abandonnées au profit d’un délicieux festin « lapin et frites » à volonté. Émile, très heureux de ce renversement de situation, rentra de l’école en se ventant d’avoir fait un repas de roi!  

Le nettoyage des classes se faisait à tour de rôle par les élèves, le mercredi et le samedi après les heures de cours. Des garçons téméraires profitaient d’un moment sans surveillance pour enjamber l’une des fenêtres du coté jardin (actuellement à l’emplacement de l’école Henri MATISSE) pour aller cueillir quelques fruits, pas toujours mûrs, et les partager avec les copains et copines. Madame, qui n’avait pas ses yeux dans les poches connaissait la manœuvre, mais ne disait rien sur ces petits larcins. Sans doute savait-elle que les fruits n’étaient pas à maturité !

Lorsque l’école ne comportait qu’une classe, Madame GHESTEM assurait seule l’ensemble des cours. Il lui fallait à certains moments faire appel aux grands élèves pour aider les plus petits, en particulier dans le domaine de la lecture. Gérard BLANCHART se souvient encore du soutien efficace que lui apportait Émilienne FELEZ dans l’apprentissage de la lecture.

Chaque année au retour des vacances de Noël, il était d’usage que les élèves présentent leurs voeux à Madame en écrivant au tableau des messages de bonne année. En remerciement et à son initiative, elle procédait à une distribution d’oranges pour tous les élèves. Son mari était chargé d’en faire l’achat et de les ramener sur place.

                                                                                            

Chant de Noël appris par les élèves de Madame GHESTEM

Communiqué de mémoire par Emilienne  FELEZ

 Chant de Noël des années 1930

Petit bonhomme à barbe blanche,
Plus gai que le plus gai dimanche,
Descends du ciel
Papa Noël.
Viens! descends par la cheminée
Pour égayer la maisonnée.
Petits souliers, petits sabots,
Attendent tes dons cher bonhomme,
Orange acide ou simple pomme,
Noël tu vois bien que je dors.  

maurice husson loffre

Souvenirs de Monsieur Maurice HUSSON, 

fils de Toussaint HUSSON enseignant à l’école de Loffre de 1923 à 1926.

1946.  La guerre est finie. Après des années d’errance militaire, d’occupation et de jeux dangereux contre les envahisseurs, de caches successives pour échapper aux gendarmes français, hélas !  j’ai retrouvé un rythme de vie normal. Mais j’avais un impérieux besoin de renouer avec ma jeunesse interrompue, de revoir les différents lieux où avait exercé mon père. Un nécessaire retour aux sources. C’est ainsi que vingt ans après je retrouvai Loffre par un bel après midi de juillet. Rien n’avait changé ou presque …
Je donne ici quelques extraits du cahier de souvenirs que j’écrivis cette année là.

LOFFRE.  Une route indécise bombe ses grés bleus entre des cotés herbeux et des seuils rognés. Je retrouve l’incohérence de quelques maisons plates de mon quartier posées au hasard. Je retrouve tout ce qui fut mon royaume de nature et d’insouciance, les sentiers glaiseux d’où dévalaient les moissons ou la houle bêlante des moutons ou le piétinement des troupeaux de vaches ou le ferraillement des faucheuses. Chacune des choses que je vois me révèle des défaillances de mémoire, des gestes oubliés, des senteurs et même ce bonheur suprême d’être hissé sur une charrette de foin.

Avec quelle émotion je parcours le chemin creux qui tourne autour de la maison d’école et part à l’aventure sur les pentes douces de l’Ostrevent. Je revois le mur branlant qui clôture le jardin, limite permise mais non observée, la mousse épaisse où s’accrochaient mes doigts frêles quand je me lançais en pays conquis. Je revois l’égout d’où me retirèrent gluant et demi-noyé, des poignes fermes, le poirier ridé, le tilleul monumental et surtout la ferme voisine de la maison, paradis de mystères et de curiosités. 

Je me présente. C’est long vingt ans, mais on ne m’a pas oublié. Toujours la même cuisine avec ses faïences bleues, ses senteurs de laitages, ses calendriers. Je regarde la cour où cuit sous le soleil le fumier que je traînais aux chaussures, la niche de Dick le molosse que je contournais prudemment, la charrette, la petite voiture à cheval dans laquelle nous allions à DOUAI. Mais le cheval où est-il ? C’était un bonheur sans égal d’en tenir les guides. 

Vous souvenez-vous que je demeurais des heures entières dans l’étable avec les vaches ? Je trouvais quelque chose d’incroyablement attirant dans la placidité de ces bêtes. Je leur parlais. Il fallait que ma mère vienne à cette porte « Tu étais encore avec les vaches ?  Avance, tu sens mauvais !  Chassez le donc monsieur Fauqueux, il vous ennuie ce gosse… »

Je me suis souvenu de la naissance de ma sœur, provoquant quelque relâchement dans la surveillance familiale. J’écoutai bien sagement réagir l’enfant entre ses rideaux roses. Je vis défiler les amis de mon père près du berceau et entendis leurs compliments ou leurs questions comme celles de Monsieur MOREL, le menuisier, qui m’interpella de sa voix terrible « Combien l’as-tu payée ta petite sœur ?  Tu me la donnes ? »
Tout cela allait très bien un moment, mais dès que s’en présentait l’occasion, un bond dehors et avec de petits camarades, commençait l’orgueilleuse aventure près d’une source en direction de LEWARDE. Ce qui se concluait deux heures plus tard par une paire de gifles et l’envoi dans la salle de classe pour la sanction habituelle : une page de lettres que j’écrivais avec des larmes plein les yeux et la feuille.

Près de la grille de l’école se tenait un homme jeune, peut-être l’instituteur. Je n’ai pas osé lui demander de bien vouloir me laisser visiter. Pourtant, avec quel plaisir je lui aurais dit « Moi, lorsque je fermais cette grille je m’élançais sur elle et j’y grimpais pendant sa course. C’était magnifique !  

J’étais à la première table, près du bureau paternel. C’est de ce pupitre, qu’un jour je sortis candidement une fronde devant l’Inspecteur condescendant et mon père confus. Ce fut le thème de la soirée et pas à mon avantage. 

En classe nous chantions sur l’air du clair de la lune : O mon cher village, redis-moi longtemps le joyeux ramage de son beau printemps …. Des parole enfantines et simplistes à souhait, mais que je comprends mieux aujourd’hui. 

Etes-vous secrétaire de mairie monsieur ?  Mon père l’était dans la pièce à coté. Il y avait toujours sur le tapis vert une boite de pains à cacheter. Ils étaient excellents, meilleurs que les bonbons de Madame BRABANTl’épicière, d’autant plus qu’ils avaient le goût du fruit défendu.

Mais je vous ennuie avec mes souvenirs. Je vous quitte et vous remercie. Maintenant je vais aller roder un peu autour de cette maison rouge, la bas où vivait Damien. 

Damien, mon petit copain était un brave petit garçon doux et joufflu que j’appréciais beaucoup, bien qu’il m’en coûtât de l’entendre souvent cité en exemple : « Il est sage Damien, il donne la main à son papa, il fait de belles pages d’écriture sans se mettre de l’encre sur les doigts … etc… »  Puis un jour on m’a dit : « Il est bien malade Damien » et quelque temps après : « Il est mort Damien ». 

J’ai vu passer son enterrement un matin tout baigné de soleil. Mon père s’était habillé de noir et les grands de l’école s’étaient endimanchés. A moi, on m’avait défendu de sortir : « Tu peux regarder par la fenêtre, mais ne soulève pas le rideau ». J’ai vu le papa de Damien pleurer aussi. Je crois que c’est la première fois que j’ai entrevu le mystère de l’existence, pensé à la mort, au néant, à l’éternité. « Il ne reviendra plus jamais, Damien ?  Jamais ?  C’est long ça, maman, jamais ? »  Je fus songeur tout l’après midi dans le jardin. Jamais, ce mot me dépassait …

Merci ma petite enfance de rester en moi comme une inoubliable assise de douceur après ces misérables années de guerre, merci à ce village tranquille et à son décor champêtre d’avoir été les témoins de mon éveil à la vie.

     Hiver 1946 - 1947  

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